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lundi 31 décembre 2012

Les confidences de Camille


Ma première fessée, Flavian ? Je veux bien vous la raconter, oui, mais ici. En privé. Par mail. Pas sur le forum. Il s’y trouve en effet trois ou quatre inscrits – et comme par hasard parmi les plus actifs – qui portent en permanence des jugements de valeur sur les propos et le vécu des uns et des autres. Leurs commentaires et leurs réflexions me hérissent au plus haut point. Alors mettre mon histoire en ligne là-bas ? Ah, non, non… Sûrement pas… D’autant que je n’y apparais pas sous mon meilleur jour… C’est le moins qu’on puisse dire…

Donc… Voilà… Je me lance… En comptant, cela va de soi, sur votre discrétion…
J’avais 21 ans, j’étais étudiante et je partageais un minuscule appartement avec deux filles tout aussi fauchées que moi… Mes parents ? J’avais depuis longtemps coupé les ponts... Travailler ? Oui, bien sûr… Je travaillais… Des petis boulots… De ci… De là… Qui me rapportaient une misère… Clémence et Adrienne se trouvaient dans une situation à peu près analogue à la mienne… Et on tirait le diable par la queue… Payer le loyer, l’électricité… Faire les courses… Tout ça nous posait constamment problème… Et, évidemment, on se disputait… On n’arrêtait pas de se disputer… Quand il n’y a pas de foin au ratelier les chevaux se battent…

Et puis, un beau matin, Adrienne a ramené deux sacs de course pleins à ras bord… 
– D’où tu sors tout ça ?
– Posez pas de questions, les filles, mangez et posez pas de questions… 
On en a quand même posé… Parce que ça a recommencé… Encore des courses… Et puis des trucs pour elle… Des sapes… Des parfums… Du maquillage…
– Mais enfin c’est d’où que tu sors tout ça ?
– Faut pas que je vous fasse un dessin ?
– Tu le piques ?
– Non, mais ça va pas, non ? Vous me prenez pour qui ? Non… Il y a des hommes qui sont très généreux… Quand on sait se montrer très gentille avec eux…

Folle… Elle était complètement folle… On en parlait toutes les deux, Clémence et moi… Nous, il y avait pas de risque qu’on mange de ce pain-là… Ah, non alors !

Clémence, elle, elle en a mangé quinze jours plus tard…
– Oh, c’est bon… Tu vas pas m’emmerder avec ta morale à deux balles… On n’est plus au Moyen-Âge…
Et elle aussi. Des huîtres. Du saumon. Des robes. Des CD. En pagaille…
– Ça change la vie… Il y a pas à dire…
Ça changeait la leur, mais ça changeait aussi la mienne. Parce que je profitais. D’elles. De leur argent. De cet argent-là. Et je culpabilisais.
– Oh, mais arrête de nous prendre la tête avec ça ! C’est fatigant à la longue…

J’avais beau dire, mais intérieurement ça faisait quand même son chemin. Parce que j’avais honte d’être à leur charge. Parce que je les enviais de pouvoir s’acheter tout ce qui leur faisait plaisir… Parce que je me disais que j’étais idiote… T’es bourrée de tout un tas de préjugés et de principes, ma pauvre fille… Elles le font bien, elles… Alors pourquoi pas toi ? Oui, mais non… Non… Je pourrai jamais… J’aurais bien trop honte…

Il n’était pas trop vieux. La quarantaine. Sympathique. Agréable. Dix minutes de dialogue et l’affaire était conclue. Rendez-vous pris. À l’hôtel.
Dix fois je suis revenue sur mes pas. Dix fois je me suis fait violence. J’ai fini par pousser la porte de la chambre, morte de confusion. Morte d’appréhension…
Il est venu à ma rencontre. A posé ses mains sur mes épaules. Les y a interminablement laissées. M’a obligée à relever la tête…
– C’est la première fois, hein ?
– Non… Oh, non… Oui… Si !
– Bon… Eh bien déshabille-toi alors… Qu’est-ce que tu attends ?
Et il s’est assis au bord du lit…
– Me… ? Ah, oui… Oui…
Je l’ai fait. Bravement. Complètement. Tout. Voilà…
Il m’a enserré les poignets. Attirée vers lui…
– Pourquoi tu fais ça ?
– Hein ? Mais parce que je… Faut bien que je mange… Que je paye mes études… Parce que j’ai pas d’autre solution…
– Tu sais très bien que si ! Que si tu voulais vraiment… Seulement non ! On préfère la facilité… Pouvoir s’offrir toutes ses petites fantaisies…  Dépenser sans compter… Se priver de rien… Alors tu sais ce qu’elles méritent les petites gamines dans ton genre ? C’est une bonne fessée… Qui leur remette les idées en place… Qui leur rappelle ce qu’elles se doivent à elles-mêmes… Qui leur ôte à tout jamais l’envie de recommencer… Et je vais te la donner…
J’ai pas eu le temps de protester. De résister. De rien. Il m’a fait basculer sur ses genoux et il a tapé. À pleine main. À pleines fesses. J’ai pleuré. J’ai gigoté. J’ai crié. J’ai supplié. Rien n’y a fait. Jusqu’à ce qu’il estime, lui, que c’était suffisant…
– Que ça te serve de leçon…
Et il m’a plantée là…

Voilà, Flavian… Ça n’a pas été facile, vous savez…
Je vous souhaite une bonne soirée…

Camille


Flavian,

C’est encore moi ! Impossible de dormir. Parce que me remémorer tout ça, vous le raconter, ça m’a complètement chamboulé la tête. Et il y a plein de choses qui s’y bousculent. Comme elles s’y bousculaient ce jour-là une fois la porte refermée. J’ai longtemps sangloté. Comme une perdue. D’humiliation. De rage. Contre lui ? Non. Contre moi-même. Mais comment j’avais pu envisager de faire une chose pareille ? Comment ? C’était pas moi, ça… C’était une autre. Qui était venue m’habiter. M’investir. Me posséder. Heureusement que j’étais tombée sur lui. Heureusement. Parce que n’importe qui d’autre, à sa place, il se serait pas posé de questions. Il aurait fait sa petite affaire sans se préoccuper le moins du monde de mon intérêt à moi. Pas lui. Lui, il m’avait dit « Stop ». Un Stop catégorique. Il m’avait arrêtée au bord du précipice. Parce qu’il se serait passé quoi après ? J’aurais fait comme les deux autres… Une fois le doigt mis dans l’engrenage…

Alors vous savez à quoi j’ai passé ma journée du lendemain ? À essayer de le retrouver sur Internet. Pour le remercier. Pour lui dire combien je lui étais reconnaissante. De m’avoir sortie de là… De m’avoir empêchée… La journée du lendemain et toutes les suivantes. Plus d’une semaine durant. En vain. Il avait disparu. Définitivement, désespérément disparu.

Et pourtant il est resté là, au quotidien, avec moi. Absent, mais tellement présent… Installé dans ma vie. Penché par-dessus mon épaule. À me surveiller. À m’indiquer les écueils. À m’aider à les éviter. À m’encourager. C’est lui qui m’a décidée à quitter l’appartement. Pour échapper à l’influence néfaste des deux autres. Toujours grâce à lui j’ai trouvé un travail certes plus prenant, mais beaucoup plus rémunérateur.  Mon année universitaire, si je l’ai réussie, c’est parce qu’il était là. Derrière moi. À me stimuler. À m’empêcher de perdre mon temps à des sottises. La fessée de ce soir-là elle avait duré quoi ? Un quart d’heure. Vingt minutes tout au plus. Elle a duré en fait pendant des mois… Des années… Et surtout elle m’a obligée à me regarder en face. Telle que je suis… Sans tricher… Et à m’accepter… À reconnaître que oui… oui… il y avait des situations que j’étais incapable d’affronter seule… Des circonstances où, si j’étais réduite à mes seules forces, je courais à la catastrophe… J’avais parfois – souvent – besoin d’aide… De m’en remettre à quelqu’un à qui j’allais donner carte blanche et qui allait m’obliger à agir comme il était dans mon intérêt de le faire… Quelle honte y avait-il à appeler au secours quand c’était nécessaire ?

Appeler au secours, oui, mais qui ? À qui aller expliquer tout ça ? À qui aller demander ce « service » ? En qui avoir suffisamment confiance ? Personne… La plupart du temps personne… Parce qu’on n’est pas compris… Parce qu’on vous attribue d’autres intentions que celles que vous avez… Parce que peu de gens sont complètement désintéressés… Pas d’autre solution que d’avancer sur la pointe des pieds et, dans l’immense majorité des cas, que de reculer précipitamment… À deux reprises j’ai cru avoir trouvé la perle rare… Ce fut un fiasco total… Mieux valait renoncer… Ce que j’ai fait… La mort dans l’âme…

Jamais je n’aurais pensé à lui… Et pourtant… Il s’est imposé… Quelqu’un de mon entourage… Il s’est imposé… Avec force… Avec évidence… À un moment où je partais à la dérive… Où je faisais n’importe quoi… Et pire encore… Il m’a « récupérée »… Restabilisée… Et il est resté là… Prêt à intervenir chaque fois que nécessaire… Bienveillant… Patient… Attentif… Rassurant… Je vous raconterai… Ça aussi je vous raconterai… À une condition : que vous aussi vous me racontiez… Vous avez laissé entendre, sur le forum, un certain nombre de choses qui ont piqué ma curiosité. Vous en avez dit trop ou pas assez… Alors la balle, maintenant, est dans votre camp…
Je vous attends…
Quant à moi, cette fois, je vais me coucher… Pour de bon…

Je vous souhaite une excellente nuit…

CAMILLE



Chère Camille, bonjour…

Je m’apprêtais à vous faire part longuement des réflexions que m’avaient inspirées vos deux mails quand… votre petit mot en MP sur le forum : vous préférez que je m’abstienne, pour le moment, de tout commentaire… Que je vous laisse dérouler le fil de vos souvenirs sans venir interférer avec eux… Vous redoutez qu’ils soient influencés ou gauchis par ce que je pourrais vous en dire… Je comprends d’autant mieux vos appréhensions que j’aurais tendance, pour ce qui me concerne, à les partager… Donc… laissons-nous aller, l’un comme l’autre, au fil de notre récit… Il sera toujours temps, par la suite, de nous offrir mutuellement notre regard sur ce que nous nous serons confié…

À l’idée que j’allais monter poursuivre mes études à Paris mes parents étaient terrorisés… « Mais j’ai vingt ans ! » « Justement ! » Et de me dresser la liste – d’une longueur impressionnante – de tous les dangers que j’allais, selon eux, courir dans la capitale, dangers que, dans ma naïveté, je serais hors d’état d’éviter… « Non… La seule solution, c’est la chambre chez l’habitant… Plutôt un couple … D’âge mûr… Sérieux… Qui pourra, le cas échéant, te donner des conseils, te tirer des mauvais pas où tu ne manqueras pas d’aller te fourrer tête baissée… » Et ils ont écrit, téléphoné, interminablement palabré pour, au bout du compte, triomphalement proclamer… « Ça y est ! On a trouvé… Ils sont bien… Très très bien… Lui, la quarantaine… Elle, pas tout à fait encore… Tout est arrangé… Le soir tu dîneras avec eux… Tâche de pas nous faire honte… De montrer que tu as quand même un minimum d’éducation… »

C’était un coquet petit pavillon dans la banlieue Nord de Paris… Ma chambre, claire, spacieuse, donnait sur un grand jardin planté d’arbres fruitiers… Une glycine courait sous ma fenêtre…
Nous avons fait connaissance… Ivan, lui, travaillait comme comptable dans une grande concession automobile… Clara, elle, faisait des traductions à la maison… Chaleureux, disponibles, ils se sont enquis de mes études, de mes goûts, de mes loisirs… Et nous avons, tous les trois très rapidement trouvé une harmonieuse vitesse de croisière…

C’est arrivé un mardi de Novembre… Le mardi j’avais, en principe, cours toute la journée… Sauf que ce mardi-là, pour je ne sais plus quel motif, tous ceux de l’après-midi avaient été reportés… Je suis donc rentré… Beaucoup plus tôt que d’habitude…
Ça venait du garage… Dont la porte était close… Des bruits… De claques… De coups… Je me suis immobilisé, stupéfait… Et puis des gémissements… Des plaintes… Des cris… Je me suis approché… Ça a redoublé d’intensité… Il y a eu des supplications… « Arrête… Non… Arrête… Je le ferai plus… Je te promets… » C’était sa voix… À elle, Clara… Des pleurs… Des sanglots… Ça s’est apaisé… Le silence… Je me suis enfui… J’ai erré par les rues… Plongé dans des abîmes de perplexité… Jusqu’à ce qu’il soit l’heure de rentrer… Celle de d’habitude…

À table, le soir, je l’ai discrètement observée… Rien – absolument rien – dans son comportement ou ses propos ne pouvait laisser soupçonner ce qui s’était passé quelques heures auparavant… Tout au plus lui échappait-il parfois, quand elle s’asseyait, une légère grimace… Ma curiosité, en tout cas, était piquée au vif… Qui ? Mais qui dans ce garage lui avait administré une si retentissante fessée ? Ce n’était pas Ivan… Il travaillait… Alors qui ? Et pourquoi ? Mystère… Un mystère que je me suis bien juré, ce soir-là, d’élucider coûte que coûte…

J’ai commencé par mettre à profit les rares moments où j’étais seul à la maison pour aller passer le garage au peigne fin… J’espérais y trouver un indice quelconque… Ce ne fut pas une mince affaire… Le garage était un véritable capharnaüm où ils avaient accumulé, au fil du temps, toutes sortes d’objets hétéroclites… Mais ma patience et mon obstination furent finalement récompensées : deux martinets – dont l’un à nœuds – une cravache, un fouet, le tout dissimulé sous un tas de vieilles couvertures entassées en vrac dans un vieux coffre en bois… Donc… Donc il était infiniment probable qu’il y avait eu – et qu’il y aurait – d’autres fessées… Données quand on me saurait – ou croirait – à mes cours…

Qui ? Mais qui ? La question me taraudait… Il y avait, au fond du jardin, une cabane où Ivan entreposait ses outils… D’où on avait une vue imprenable sur le garage… Je m’y suis dissimulé… À des heures où j’aurais normalement dû être à la fac… J’ai fait chou blanc… Trois fois… Quatre fois… Cinq fois… Mais la sixième…

Je vous raconterai… Plus tard… Je tombe de sommeil…
À bientôt…

FLAVIAN  


Vous avez le sens du suspense, mon cher Flavian, c’est le moins qu’on puisse dire… Et j’avoue que vous avez sérieusement piqué ma curiosité… J’ai hâte de connaître la solution de l’énigme… Qui donc fessait, avec autant de conviction, votre logeuse ? J’ai bien ma petite idée, mais ce n’est pas forcément la bonne…

En attendant de connaître la réponse à mon tour de poursuivre mon récit…
Je me suis mariée la veille de mes vingt-cinq ans… Pour ne pas coiffer la Sainte-Catherine ? Peut-être… Allez savoir… Ce qui motive nos choix est si rarement ce que nous croyons… Il avait trente-trois ans… Était militaire de carrière… Marin… Officier de marine… Je savais donc à quoi je m’exposais… À de fréquentes et interminables absences… Est-ce que je l’aimais ? J’en étais persuadée… Suffisamment pour l’épouser en tout cas… Est-ce que je l’aimais vraiment ? C’est une autre question… À laquelle je ne donnerais sans doute pas aujourd’hui une réponse péremptoire…

Et je suis entrée dans ce qui allait être « ma vie »… Un appartement confortable… Un mari, la plupart du temps en mer, qui m’assurait un train de vie que bien des femmes m’auraient envié… Des beaux-parents très présents sans être envahissants… Que demander de plus ? Rien… Tout… Je m’ennuyais… Je traînais en longueur des journées que je n’arrivais pas à remplir de quoi que ce soit de passionnant… Le shopping ? Le cinéma ? Je m’en étais très vite lassée… Je m’ennuyais… Pire : je déprimais…

Heureusement – c’est du moins ce que j’ai cru sur le moment – Sandrine a croisé ma route… Sur un forum… Décidément dans ma vie les forums ! Elle avait mon âge et respirait la joie de vivre… Le dynamisme… L’enthousiasme… « Tu t’emmerdes ? Bouge pas qu’avec moi ça va pas durer… » Et effectivement… Elle m’a entraînée… Présentée à quantité de gens… Sorties… Soirées… J’étais dans un tourbillon… Un étourdissement permanent… L’envie de rire m’était revenue… Le goût de la fête… Je vivais… Je vivais enfin…

Et forcément je dépensais… Beaucoup… Inconsidérément… De plus en plus… Le banquier me rappelait régulièrement à l’ordre… Je m’en souciais comme d’une guigne… J’étais sur mon petit nuage… Et j’empruntais… À des taux exorbitants… J’empruntais… J’empruntais à tout-va…

Ça ne pouvait évidemment pas durer… Je l’ai brusquement réalisé, un soir, dégrisée… Le montant de mes échéances mensuelles incompressibles s’élevait à près de trois fois le salaire de mon mari… J’étais prise à la gorge… Vers qui me tourner ? Mes nouveaux amis ? Ils se sont défilés, les uns après les autres, sous des prétextes pitoyables… Il me fallait pourtant trouver une solution… Il me fallait absolument une solution… Avant que mon mari ne rentre… Avant qu’il ne découvre le pot-aux-roses…

C’était le dernier à qui aller en parler… Et c’est pourtant à lui que j’ai fini par me confier… Le père de mon mari…  Mon beau-père… Qui a sonné un dimanche matin… « Tu viens déjeuner avec nous ? Claire a fait du gigot… Tu adores ça… » Je voulais bien, oui… Et je me suis brusquement effondrée en larmes… « Ben qu’est-ce qui t’arrive ? » Il m’a doucement fait asseoir sur le canapé du séjour, s’est installé à mes côtés, m’a posé une main sur l’épaule… « Hein ? Qu’est-ce qui se passe ? » Et je lui ai tout déballé… D’une traite… D’un bloc… Entre deux sanglots… Il m’a écoutée jusqu’au bout… Sans m’interrompre… «  Bien… Donne-moi tes relevés de compte… Tes documents comptables… Tout… » Ce que je me suis empressée de faire… Il les a étalés sur la table basse devant la télé, les a longuement étudiés, un à un, sans un mot, sans jamais lever les yeux sur moi, en prenant des notes sur un petit calepin à couverture rouge qu’il avait sorti de la poche intérieure de sa veste… De temps à autre il hochait la tête, fronçait les sourcils… « Bon… » Il a tout repoussé, s’est levé, m’a prise par le bras, ramenée jusqu’au canapé… J’ai tout de suite su ce qui allait se passer… Je l’ai tout de suite compris… Senti… Et… accepté… Je n’ai pas résisté… Je n’ai pas protesté… Docilement je me suis laissé courber sur ses genoux… Déculotter… Il a pris tout son temps… Il a emprisonné mes deux mains dans l’une des siennes et de l’autre il a tapé… Une fessée… Il ne m’a pas ménagée… Une gigantesque et vigoureuse fessée… Une interminable fessée… Il n’a tenu compte ni de mes pleurs ni de mes supplications…

Savez-vous, mon cher Flavian, que c’est une épreuve pour moi, une redoutable épreuve, que de vous raconter tout ça ? Mais j’en ai besoin… J’ai besoin de votre écoute… Mais laissez-moi souffler un peu… Juste un peu… Je reviens… Je reviens tout de suite…

Je vous embrasse…

CAMILLE  



Ça s’est arrêté… Le silence… J’étais – je suis restée – en travers de ses genoux, immobile, épuisée, pantelante… Il a négligemment posé une main sur mes fesses brûlantes… L’y a laissée… Et puis il a parlé… Il a enfin parlé… « Bon… Alors voilà ce qu’on va faire… Mardi, à la première heure, tu m’accompagneras à la banque… Où on remettra tous tes compteurs à zéro… Bien entendu, en contrepartie, tu me laisseras désormais un accès total et permanent à tous tes comptes… Et, au moindre dérapage, tu sais maintenant à quoi t’attendre… Non ? » « Si… » Il m’a aidée à me redresser… «  Rhabille-toi ! Rhabille-toi vite… Claire va nous attendre… » Un élan… Une impulsion… Je me suis jetée à son cou… « Merci… »

Merci. Pour m’avoir tirée de ce mauvais pas, oui…  Mais surtout merci pour m’avoir remise en harmonie avec moi-même… Rendu la sérénité… La paix intérieure… Tout était soldé… Définitivement oublié… Effacé… Rien ne s’était jamais passé… Grâce à lui, grâce à la fessée que j’avais reçue, il n’y avait jamais rien eu… Et – j’en étais persuadée – il n’y aurait plus jamais rien… Jamais… Je ne recommencerais pas…

Ma belle-mère nous attendait sur le pas de la porte… « Qu’est-ce que vous fabriquiez ? Je commençais à m’inquiéter, moi ! Bon, mais allez, on passe à table… sinon le gigot… » C’est en le rapportant de la cuisine qu’elle m’a posé la question… « Qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’est-ce que tu as ? » « Moi ? Mais rien du tout ! Qu’est-ce que vous voulez que j’aie ? » « Je sais pas… T’es pas comme d’habitude… Moins à cran… Plus détendue… » Mon beau-père a haussé les épaules… « Elle est ni plus ni moins détendue que d’habitude… Tu te fais encore des idées… » Il avait décidé de me garder le secret…  Et je me suis sentie emplie d’une infinie gratitude à son égard…

Il avait dit qu’il viendrait… Vérifier…  J’ai attendu… Tous les soirs je tenais prêts mon cahier de comptes, mes relevés, mes factures… Et j’attendais… J’ai attendu trois jours… Huit… Quinze… Dix-neuf… Il est enfin venu… Je lui ai aussitôt tendu docilement mes comptes… Qu’il a repoussés d’un geste de la main… « C’est pas la peine… Viens t’asseoir là plutôt… » À côté de lui… Sur le canapé… « Que tu aies fait attention… Que tu aies filé droit, côté finances, ça ne fait pas, pour moi, l’ombre d’un doute… Après la bonne petite leçon de l’autre jour tu n’allais sûrement pas t’amuser à ça… » J’ai baissé la tête… Rougi… «  Non… Ce qui m’inquiète, ce sont tes fréquentations… Qui, de ton propre aveu, exercent sur toi la plus néfaste des influences… » Oh, oui, mais elles, eux, je les voyais plus… Plus du tout… Ah, non, non ! Et je n’en avais pas la moindre envie… « Et tu passes tes journées à quoi alors du coup ? » Hein ?! Mais à rien… Je faisais mon ménage… Du rangement… J’écrivais à Patrice… Quand il faisait beau j’allais faire un tour… Ou bien je m’installais devant la télé… Il a pris mes mains entre les siennes… Les y a gardées… « Et très vite tu vas t’ennuyer… Tu t’ennuies déjà… Non ? » « Un peu, si ! » « Et il va se passer quoi ? Dans un mois, trois ou six, les mêmes causes produisant les mêmes effets, tu seras prête à n’importe quoi pour tromper ton ennui… Et, sous une forme ou sous une autre, tu te remettras en danger… » « Mais non ! » « Bien sûr que si ! Et tu le sais très bien… Tu es très influençable, Camille, très… Et n’importe qui, pour peu qu’il sache y faire, peut t’amener là où il l’a décidé… » « Mais je vous ai, vous ! Vous m’aiderez… Vous m’empêcherez… » « Oui… Bien sûr… Mais la meilleure solution, pour ne pas courir de risques inconsidérés, c’est encore de la remplir ta vie… De l’occuper… L’oisiveté est toujours très mauvaise conseillère… Et tu es en âge de travailler, non, tu crois pas ? » « Si, si ! Bien sûr, mais… » « Mais quoi ? » « Non… Rien… » Il s’est levé… Moi aussi… On s’est fait face… « Alors tu sais ce qui te reste à faire… » Et il m’a soulevé le menton du bout du doigt… A plongé ses yeux dans les miens… Me les a fait baisser… Je savais, oui…

Je savais, mais c’était quelque chose que je n’avais absolument pas, depuis mon mariage, envisagé… Mais il avait raison… Oui… Évidemment qu’il avait raison… J’allais donc chercher du travail…

Peut-être suis-je trop bavarde, mais vous, vous ne l’êtes guère et j’attends toujours avec autant d’impatience la suite de votre récit…

Je vous embrasse…

CAMILLE   

La suite de mon récit ? Eh bien la voici, ma chère Camille…
Quand je vous ai laissée j’étais dissimulé dans cette cabane de jardin à surveiller, des heures durant, la porte du garage… Ma patience – mon obstination ? – a fini par être récompensée… Par un beau jeudi d’Octobre en effet, sur le coup de trois heures, Clara est venue s’y engouffrer d’un pas décidé… Son complice – j’en étais convaincu – n’allait pas tarder à faire son apparition… J’allais enfin savoir… Eh bien non ! Non… Personne ne l’a rejointe… Et elle est ressortie de là-dedans seule, une quarantaine de minutes plus tard, comme elle y était entrée… Un empêchement de dernière minute ? Peut-être… Mais il m’était né un soupçon… Un soupçon qui s’est trouvé confirmé quand je l’ai vu réprimer une grimace en s’asseyant, le soir, à table, au retour de la cuisine… Elle-même… Évidemment… Elle se le faisait elle-même… Toute seule…

Le lendemain j’ai regagné ma province… C’était les Vacances de Toussaint et j’en ai passé la plus grande partie à m’efforcer de mettre mentalement au point un stratagème qui me permettrait de la voir à l’œuvre dans ce fameux garage… J’ai envisagé tout ce qui était raisonnablement envisageable… Mais, chaque fois, je venais buter sur un obstacle qui rendait la chose impossible… Parce que je ne visualisais les lieux que de mémoire ? C’est ce dont j’ai voulu me convaincre… Sur place je l’aurais trouvée la solution… Elle me serait apparue avec une lumineuse évidence… Et j’ai avancé mon retour… De deux jours…

Je n’avais pas prévenu… On me verrait arriver… Bien m’en a pris… Parce que… Ça venait de la salle de séjour… Des voix… La télé… Oui… C’était la télé… Je suis entré… Clara était étendue sur le canapé… Entièrement nue… Les jambes relevées, ouvertes, les yeux rivés à l’écran, elle faisait aller et venir – lentement… très lentement – un énorme gode couleur peau le long de ses lèvres… Quelques secondes… Quelques trop brèves secondes… Elle a tourné la tête, découvert ma présence dans l’embrasure de la porte… Un cri… Et une fuite… Une fuite éperdue en direction de sa chambre… Une fuite qui m’a offert le spectacle de ses fesses zébrées d’une fouettée toute récente…

Un quart d’heure plus tard elle frappait à ma porte… « On peut parler un peu ? Avant qu’Ivan rentre… » Bien sûr qu’on pouvait… Bien sûr… Elle s’est assise, genoux serrés, au bord de mon lit… « Je suis désolée… Mais je pouvais pas me douter… » C’était moi plutôt… J’aurais pu prévenir… J’aurais dû… Elle a haussé les épaules, esquissé un sourire… « De toute façon ce qui est fait est fait… On peut pas revenir dessus… Mais quelle opinion tu dois avoir de moi maintenant ! » Hein ? Ah, mais non ! Non ! Pas du tout ! Ça changeait rien du tout… Pourquoi ça aurait dû changer quelque chose ? « Tu es gentil… Mais si ! Forcément… Ça peut pas être autrement… » C’était elle plutôt qu’avait une drôle d’opinion de moi… Parce que qu’est-ce qu’elle s’imaginait ? Que je m’en donnais pas, moi, du plaisir ? Mais tout le monde s’en donnait… Fallait pas être hypocrite… Tout le monde… « Oui… Mais il y a pas que ça… Il y a… Parce que tu t’es aperçu, je suppose… » Quoi ? La fessée ? Et alors ? Il y avait vraiment pas de quoi en faire tout un plat… Elle était pas la seule… Si elle y trouvait son compte… C’est sûrement pas moi qu’allais y trouver quoi que ce soit à redire… « Oui… ben c’est pas le cas de tout le monde… » « Ivan ? » « Ivan, oui ! Ça, pour lui, c’est quelque chose qui passe pas… Et qui passera jamais… » « Il sera pas au courant… Il y a aucune espèce de raison qu’il soit au courant… » « Merci… »

Elle pouvait si elle voulait, hein… On déjeunait en tête à tête, tous les deux, le lendemain matin… Elle pouvait… « Je peux ? Je peux quoi ? » En parler… Parce que ça c’était le genre de choses qu’on avait forcément besoin de partager avec quelqu’un… Fallait pas rester tout seul avec… Sinon… « Sinon on finit par croire qu’on est complètement cinglé… Je sais… » Et les larmes lui sont montées aux yeux… « Excuse-moi ! Je suis idiote… » « Vous n’êtes pas idiote, non, mais vous voyez bien qu’il faut que vous en parliez… » « Et pas seulement de ça… J’en crève de pas parler… Jamais… Parce qu’il a plein de qualités Ivan… Si, c’est vrai… Mais aussi tout un tas d’idées très arrêtées… Sur tout… Et si on rentre pas dans le moule… Alors tu finis par te taire… Par ne plus rien dire de ce qui est important pour toi… »

Et elle a parlé… Toute la matinée… Elle a parlé… parlé… parlé… D’elle… D’eux… De son enfance… De ses rêves… Elle a laissé s’écouler… Tant de choses… Mais pas « ça »… Elle n’en a pas dit un mot… Pas encore…

Elle s’est brusquement arrêtée sur le coup de midi… « Il va rentrer… Mais ça fait du bien… Qu’est-ce que ça fait du bien ! »

Je vous embrasse, Camille…

FLAVIAN



Mon cher Flavian,

Chercher du travail, oui… Il avait raison… Mais quoi ? Mais où ? J’ai consciencieusement épluché les petites annonces, envoyé de multiples CV, répondu à des convocations, passé plusieurs entretiens d’embauche… Il m’est apparu très vite – je le soupçonnais, mais n’avais pas voulu, jusque là, en prendre pleinement conscience – que les études d’Histoire que j’avais suivies ne correspondaient ni aux attentes ni aux exigences du monde du travail… Il me fallait, si je voulais trouver un emploi, rabattre de mes prétentions et accepter de remplir des tâches pour lesquelles je ne me sentais pas la moindre attirance…

Sans doute aurais-je réagi autrement si j’avais été poussée par la nécessité, si j’avais dû travailler pour vivre, mais le salaire de Patrice me permettait de subvenir très largement à mes besoins… Maintenant du moins que, grâce à l’intervention de mon beau-père, ma situation financière s’était rétablie et que je ne me laissais plus entraîner par mes fréquentations – j’avais complètement coupé les ponts avec mes anciens « amis » – à des dépenses pharamineuses… Aussi me suis-je peu à peu montrée beaucoup moins assidue dans mes recherches… Au point de finir par les abandonner complètement…

À mon beau-père qui voulait régulièrement savoir où « ça en était », si j’avais enfin trouvé quelque chose, je servais systématiquement le même couplet… Pas encore, non… C’était la crise… Les entreprises rechignaient à embaucher… Mais enfin je ne me décourageais pas… C’était pas mon genre… J’étais sur une piste… Deux même… Ça allait finir par déboucher… Il y avait pas de raison… Il ne disait rien… Pas le moindre commentaire… Jamais…

Je faisais quoi de mes journées du coup ? Rien… Strictement rien… Je me levais à onze heures… Quand ce n’était pas midi… Je traînassais dans la salle de bains… J’avalais quelque chose vite fait… Sur le pouce… Et j’allais faire un tour… Au hasard… J’errais par les rues… J’entrais dans une boutique… Une autre… J’achetais parfois une babiole… S’il faisait beau je m’installais à une terrasse de café… Je regardais passer les gens… Avant de rentrer je faisais provision de magazines que je feuilletais, devant la télé, jusqu’à des trois ou quatre heures du matin…
Et le lendemain ça recommençait… Pareil… Exactement pareil…

« Ça fait un moment que je vous observe, là, de la terrasse, sur le trottoir d’en face… Et franchement, vous respirez pas la joie de vivre, hein… » Un type, un brun, aux yeux veloutés pétillants de malice, debout à côté de ma table… « Vous permettez ? » Il n’a pas attendu la réponse… Il a tiré une chaise et s’est installé en face de moi… D’autorité… Et il a parlé… Il a plaisanté… J’ai ri aux éclats… J’étais bien… Tellement bien… Il s’est fait séducteur… Charmeur… Tout en nuance… Tout en subtilité… J’ai perdu pied… Je perdais pied… Je me suis secouée… Levée… « Faut que j’y aille… On m’attend… » Il s’est levé aussi… « Merci de m’avoir accordé un si délicieux moment… Peut-être aurons-nous à nouveau l’occasion… Je suis très souvent là… En face… » « Peut-être, oui… » Et je me suis enfuie…

C’est moi qui l’ai appelé… Mon beau-père… Il pouvait venir ? Une demi-heure après il était là… « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui t’arrive ? » Rien… Enfin si ! C’était pas vrai… Qu’est-ce qui n’était pas vrai ? Pour le boulot… J’avais menti… J’en cherchais pas… J’en cherchais plus… « Ah ! Et tu t’es remise en danger… » « Non, mais… » « Si ! Tu te remets en danger… Forcément… D’une façon ou d’une autre… » Il n’a pas demandé comment… Il n’a rien demandé… « C’est plus fort que toi… Tu peux pas t’empêcher… Je t’avais prévenue pourtant… Je t’avais pas prévenue ?... Dit qu’il fallait absolument que tu te mettes au travail ? » « Si… Oui… Mais… » « Mais tu n’en fais qu’à ta tête… Tu n’en fais toujours qu’à ta tête… Tu veux toujours te croire beaucoup plus forte que tu ne l’es en réalité… Sans arrêt il faut être derrière toi… Sans arrêt… Une vraie gamine écervelée… Irresponsable… Bon… Mais puisque, décidément, tu ne comprends que ça… Viens ici ! » J’ai obéi… Il a mis un pied sur la petite table basse, a passé un bras autour de ma taille, m’a courbée sur son genou… A retroussé ma robe… Qu’il a exigé que je maintienne relevée… « Plus haut ! » J’ai encore obéi… Il m’a baissé la culotte sur les cuisses… Ça a été plus intense encore que la première fois… Et beaucoup plus long… « Tu promets de faire des efforts ? » J’ai promis… Dans un souffle…

Soulagée… Apaisée… Je n’y retournerais pas là-bas… J’en étais sûre… Sûre et certaine…

Je vous embrasse

CAMILLE                     
       

       
Ma chère Camille…

Il y avait quelque chose… Depuis l’autre matin elle arrêtait pas d’y penser Clara… Il y avait quelque chose qu’elle voulait me demander… Puisque de toute façon maintenant j’étais au courant… C’était que… Pour le truc, là… « La fessée ? » Pour ça, oui… Ça faisait un moment qu’elle en discutait sur Internet avec un type… Un type qui voulait la rencontrer… À l’hôtel… Pour… Ben oui, je me doutais bien… Pour ça, quoi ! Sauf qu’elle avait pas du tout envie que ça dérape… Mais alors là pas du tout… À première vue il avait l’air correct… Mais on pouvait pas savoir… On pouvait jamais savoir… Alors ce qu’elle avait pensé – et il y avait qu’à moi qu’elle pouvait demander ça… À qui d’autre ? – c’était  que, peut-être, je pourrais la suivre… Et surveiller de derrière la porte… Au cas où ça se passerait mal… Comment elle se sentirait plus rassurée… « Mais si tu veux pas tant pis… Ça fait rien, hein !… Faut pas te croire obligé… » C’était pas que je voulais pas, non, mais comment je le saurais que ça se passait mal ? Et faudrait que je fasse quoi ? « T’entendras bien… Et puis je crierai n’importe comment…  Et alors là t’hésites pas surtout… Tu rentres… »

Je l’ai donc accompagnée… « Approche pas pour le moment… Te montre pas… » En retrait… Prêt à disparaître au détour du couloir… Elle a frappé… Recommencé… Encore… Entrebaîllé la porte… Jeté un œil à l’intérieur… « Il y a personne… Il est pas là… Il avait dit pourtant… Une demi-heure avant toi j’y serai… » Je l’ai rejointe… « Viens ! Entre ! Suffit de surveiller… Par la fenêtre on est obligés de le voir arriver… » Elle a jeté son sac sur le lit… «  Qu’est-ce qu’il fout ?! Je comprends pas… Non… Je comprends pas… Ça fait des semaines et des semaines qu’il me supplie… Qu’il prétend penser qu’à ça… Et le jour où c’est enfin possible… » « Il a peut-être eu un empêchement… Sûrement même… » « Tu parles ! Encore un fantasmeur, oui ! C’en est plein sur le Net… Bon, mais j’attends encore un quart d’heure… Et si dans un quart d’heure il est pas là… »

Une demi-heure… Une heure… Deux heures… « Il viendra plus, c’est clair… C’est bien ce que je disais… Un fantasmeur… » « À moins que… À moins que ce soit vous la fantasmeuse… » « Moi ? » « Vous, oui… Qui avez inventé ce personnage de toutes pièces… » « Hein ? Mais pas du tout enfin ! Pourquoi j’aurais fait ça ? » «  Oh, il y en aurait mille des raisons… En attendant j’ai perdu une après-midi entière, moi, avec toutes vos histoires… Et justement aujourd’hui… Qu’ils étaient importants les cours… » « Je suis désolée… Je suis vraiment désolée… » « Ah, vous pouvez ! Vous savez ce que vous mériteriez pour la peine ? Vous savez ? » Elle a brusquement réalisé où je voulais en venir… « Oui, mais non… Non… Pas toi… C’est pas possible… » « Et pourquoi donc pas moi ? » « Mais parce que enfin ! » Parce que… D’abord parce qu’on vivait sous le même toit… Ingérable ce serait… Un jour ou l’autre il nous tomberait dessus Ivan… Forcément… Et ça c’était un risque qu’elle ne pouvait pas – qu’elle ne voulait pas – courir… Et puis… Et puis il y avait la différence d’âge… Ça comptait pour elle… Beaucoup… Le type elle avait besoin qu’il ait de la prestance… Qu’il fasse preuve d’autorité… De fermeté… Et ça… avant quarante ans on n’était pas crédible… « Tu comprends ? » Je comprenais, oui… Malheureusement je comprenais… « Oh, mais fais pas cette tête-là… T’en trouveras des filles – des filles de ton âge – qui demanderont pas mieux… Je t’aiderai, même, si tu veux… Et puis tu es – tu vas rester – mon confident… Tu perdras pas forcément au change, tu sais… Je te promets que tu perdras pas au change… Tu verras… Bon, mais allez ! Inutile de rester ici… Il viendra pas… »

Dans la voiture elle m’a posé la main sur le genou… « Tu m’en veux pas trop ? » « Mais non ! Bien sûr que non ! » Si, je lui en voulais ! Si !

«  Je voudrais pas abuser, mais… mais si tu pouvais te libérer demain après-midi, ça m’arrangerait bien… » « Si c’est comme la dernière fois… » « Ce sera pas, non… C’est quelqu’un de fiable cette fois… Très… Aucun doute là-dessus… Mais quand même je veux pas prendre de risques… Je le connais pas ce type… Alors tout dépend de toi… Si tu peux venir ou pas… » « Je viendrai… Oui… Je viendrai… » « Merci… »

Vous connaissez mon sens du suspense, ma chère Camille… Donc je n’en dirai pas plus… Pour aujourd’hui…

Je vous embrasse

FLAVIAN 


        
Flavian, bonsoir…

Mon beau-père devait vraiment considérer – et sans doute n’avait-il pas tort – que l’oisiveté me faisait courir de graves dangers parce que le lendemain, à la première heure, il était là… « Tu vas te rendre à cette adresse… Au plus tôt… Tu y seras reçue par une connaissance à moi… Qui veut bien me rendre le service de t’embaucher… Alors tâche de te montrer à la hauteur et de ne pas me faire regretter d’être intervenu… »

C’était un gros homme rougeaud qui a parcouru mon CV, les sourcils froncés et qui a fait la moue… « Mouais… Mouais… Je ne vous cacherai pas que votre profil ne correspond pas vraiment à ce que nous recherchons… Mais enfin Paul est un ami de longue date… Auquel je suis très redevable… Alors je veux bien vous donner une chance… Toutefois, dans un premier temps, une sérieuse mise à niveau s’impose… En ce qui concerne en tout cas le fonctionnement de l’entreprise et les connaissances spécifiques nécessaires à l’accomplissement des tâches qui vous seront confiées…

Et je suis passée d’une Madame Bonnet à un Monsieur Servin… D’une Mademoiselle Carrère à une Madame Raton… Pour, au bout du compte, à l’usage, me trouver « spécialisée » dans la correction des fautes d’orthographe et de syntaxe dont le directeur et la plupart de ses proches collaborateurs truffaient le moindre des textes qu’ils rédigeaient…

C’est le cœur léger que je me rendais chaque matin là-bas… L’ambiance était bonne… Les collègues sympathiques… Le travail pas désagréable du tout… Quant à mon salaire je le considérais un peu comme de l’argent de poche, mais, au lieu de le dilapider en sottises, je le mettais sagement de côté sur un compte-épargne que j’avais spécialement ouvert pour l’occasion… La leçon avait porté ses fruits…

Charlie travaillait dans le bureau voisin… Le matin j’avais droit à mon café, servi à domicile… À dix heures à mon petit pain au chocolat… Vingt fois par jour il avait un renseignement à venir me demander, un dossier à récupérer, une adresse à vérifier… Il en profitait pour s’attarder un peu à bavarder… De choses et d’autres… De Manosque où il était né et où j’avais, enfant, passé de temps à autre des vacances… De Serge Lama dont il appréciait infiniment le répertoire…  Moi aussi… De cuisine… C’était l’une de ses passions… Il était clair – de plus en plus clair – que je ne lui étais pas indifférente… C’était plutôt flatteur… Et d’autant plus agréable que courtois, attentionné, empressé, il restait toujours bien sagement « dans les clous… »

Et à moi est-ce qu’il me plaisait ? Je ne me posais seulement pas la question… Il n’avait pas à me plaire ou à ne pas me plaire… J’étais mariée… Et j’avais bien trop bonne opinion de moi-même pour m’imaginer un seul instant dans la peau d’une femme qui trompe son mari… Tant et si bien que le jour où il m’a proposé de l’accompagner à un concert de Serge Lama – l’un de ses amis, a-t-il prétendu, s’était désisté au dernier moment – c’est en toute confiance que j’ai accepté… Confiance en lui, mais, surtout, confiance en moi…

À la sortie du concert, il crevait de faim… « C’est dimanche demain… On n’est pas pressés… » Moi, de toute façon, j’étais encore bien trop pleine du spectacle auquel je venais d’assister pour avoir envie d’aller me coucher… On s’est donc retrouvés tous les deux attablés, à une heure du matin, dans un petit restaurant où on a discuté, à bâtons rompus, jusque tard dans la nuit… Il faisait incroyablement doux et, quand on en est sortis, on a erré longtemps encore, au hasard, par les rues… Quand on s’est enfin quittés, à regret, le jour était depuis longtemps levé…

Il a laissé passer un peu de temps – une dizaine de jours – et puis… « Tu fais quelque chose de spécial samedi ? » « Samedi ? Non… Je crois pas, non… Pourquoi ? » « Parce que… toi qui apprécies la cuisine raffinée… je t’aurais fait découvrir un de ces restaurants ! Tu m’en aurais dit des nouvelles… » « Je sais pas… Je verrai… Je te dirai… »

C’était tout vu… Pourquoi j’aurais refusé ? Rien – que ce soit dans son comportement ou dans ses propos – ne pouvait m’en fournir le prétexte… Et puis… j’en crevais d’envie… Alors…

Et le samedi suivant…

Je vous embrasse, Flavian…

CAMILLE   



Et le samedi suivant, ma chère Camille ? Que cette attente de vos courriers est éprouvante ! Mais je suis d’autant plus mal placé pour vous reprocher de me faire languir que j’en use exactement de la même façon avec vous… Alors ! Alors je vais prendre mon mal en patience… Ce qui n’est pas, au bout du compte, si déplaisant  : l’imagination se déploie, emprunte et explore toutes sortes de pistes jusqu’à ce qu’elle sache à quoi s’en tenir vraiment…

Clara ne tenait plus en place… « Quelle heure il est ? C’est pas vrai ! Seulement ! Bon, mais t’as bien compris, hein ? Moi, je monte – on a prévu que j’arrive un petit quart d’heure avant lui – et toi t’attends dans la voiture… Le plus discrètement possible… Dès que tu le vois – une Audi grise il a – tu le laisses disparaître et tu te précipites… Chambre 312… Tu te rappelleras ? Oui ? Et tu bouges pas de là… De derrière la porte… Et si j’appelle tu te poses pas de questions… Tu rentres… Je peux compter sur toi ? Oui, hein, c’est sûr ? Mais ça devrait bien se passer… Normalement ça devrait bien se passer… »

C’était un type aux tempes grisonnantes… Élancé… Qui a traversé le parking sans hâte… Qui s’est engouffré dans l’hôtel par la petite porte à l’arrière… Je l’ai laissé prendre un peu d’avance et j’ai rejoint le poste d’observation qu’elle m’avait assigné… Il parlait fort… Comme quelqu’un qui est très en colère… « Vous êtes venue… Je le vois bien que vous êtes venue… Vous êtes venue comme une petite évaporée que vous êtes… Est-ce qu’on accepte comme ça – de but en blanc – un rendez-vous avec un inconnu ? Avec tous les risques que ça comporte… À votre âge vous devriez quand même avoir un peu plus de plomb dans la cervelle, non ? On vient pas se jeter comme ça dans la gueule du loup… S’il me prenait fantaisie de vous renverser sur le lit vous seriez bien avancée… Vous feriez quoi ? Vous iriez porter plainte ? On vous rirait au nez… Non… Vous savez ce que vous mériteriez à vous conduire comme une petite gamine écervelée ? Hein ? Vous le savez ? » « Oui… » « Quoi ? Dites-le… » « Une fessée… » « Une fessée, oui… Une bonne fessée déculottée… »

Le silence… Du silence qui a duré… Et puis une claque… Appuyée… Sonore… Une autre… Une autre encore… Des claques… À rythme lent… Régulier… Des claques qui lui ont arraché des gémissements… Puis des plaintes rauques de fond de gorge… Ça s’est accéléré… En pluie… En grêle… Elle a crié… Comme une perdue…    

De nouveau le silence… Des mots murmurés inaudibles… Son rire à lui… Son rire à elle… « Oh, si tu veux… » « Un peu que je veux ! » « Donc on reste en contact… » « Évidemment ! Ça coule de source… » « À tout-à-l’heure alors… » « À tout-à-l’heure… Sur Internet… » Juste le temps de disparaître à l’angle du couloir… La porte s’est ouverte… Ils sont redescendus ensemble…

« Tu veux conduire ? Non, parce que je me sens pas trop en état, là… Je suis encore sous le coup…En attendant n’empêche que j’avais raison… On pouvait lui faire confiance… Mais ça je le sentais… Et comment il est bien entré dans le rôle en plus ! C’était important pour moi, ça ! Le plus important… C’était pas la peine sinon… En tout cas merci… Merci, hein ! Parce que sans toi jamais j’aurais osé sauter le pas… C’était quand même prendre de sacrés risques, avoue ! Mais maintenant que je le connais, que je sais à quoi m’en tenir avec lui je te dérangerai plus pour nous surveiller… C’est pas la peine… À moins que… à moins qu’il y en ait d’autres un jour… Mais ça, franchement, je crois pas… Pas pour le moment en tout cas… À quoi ça m’avancerait de me démultiplier de tous les côtés ? Alors que j’ai la chance d’être tombée sur quelqu’un de fiable… Avec qui je me sens en parfaite adéquation… Non… Par contre là où je vais avoir besoin de toi c’est par rapport à Ivan… Parce qu’il travaille Damien… Se libérer en semaine, comme il l’a fait aujourd’hui, c’est pas évident pour lui… Ça peut être qu’exceptionnel… Il va falloir qu’on se rabatte sur le week end du coup… Et c’est là que tu vas pouvoir me servir d’alibi… Parce que… parce qu’on aille voir une expo ensemble – ou un film – il y verra aucun inconvénient Ivan… Au contraire : ça l’emmerde tout ça… Et il sait qu’avec toi il y a aucun danger… Que j’ai jamais eu la moindre attirance pour les gens de ton âge… Je sais… Je te mets encore – une fois de plus – à contribution… Mais je n’ai pas d’autre solution… Et je te revaudrai ça… Je sais pas encore exactement comment – même si j’ai déjà ma petite idée – mais tu peux être sûr que je te revaudrai ça… Au centuple…

Je vous embrasse, Camille…

FLAVIAN




Mon cher Flavian,

C’était un restaurant à atmosphère feutrée, à serveurs silencieux, à plats subtils et délicats… Il a voulu que je parle de moi… De ce que je faisais… De ce que j’aimais… « On travaille toute la sainte journée ensemble et on ne sait pratiquement rien l’un de l’autre… Rien de ce qui est important… Rien de ce qui compte… » Parler de moi ? Je voulais bien, oui… Mais pour en dire quoi ? Il n’y avait rien, dans ma vie, qui soit digne d’éveiller l’intérêt… Mes occupations ? Elles étaient d’une banalité à pleurer… Mes passions ? De vraies passions ? Je n’en avais aucune… Je m’en suis tirée par une pirouette… « Je suis quelqu’un de très ordinaire, tu sais ! » Il a souri… « Non… Quelqu’un qui a une fâcheuse tendance à se dévaloriser… »

Il n’a pas insisté… Et parlé d’autre chose… De Serge Lama… D’un livre de Pierre Bergounioux dont il venait d’achever la lecture… « Je te le prêterai… C’est envoûtant, tu verras… Proprement envoûtant… » De Prague qu’il rêvait de découvrir un jour… De sa femme partie travailler à Oslo… Une promotion inespérée pour elle… « Je l’ai vivement encouragée… Il était hors de question de laisser passer une chance pareille… Au prix, forcément, d’un certain nombre de sacrifices… Des mois et des mois on passe souvent chacun de notre côté… Sans se voir… Mais c’est pas à toi, avec ton mari en mer, que je vais devoir faire un dessin… Tu te débrouilles comment si c’est pas indiscret ? » Comment ça « je me débrouillais comment… » ? Qu’est-ce qu’il voulait dire ? « Tu as très bien compris… On est, toi comme moi, en pleine force de l’âge… On a des besoins… Inutile de se voiler la face… Des besoins qu’il faut bien qu’on assouvisse… D’une façon ou d’une autre… On s’entend bien tous les deux… On est très complices… Alors je suis certain que… » « Tais-toi, Charlie… S’il te plaît, tais-toi… » « Je me tais, oui… Mais réfléchis-y ! À tête reposée… » « C’est tout réfléchi… »

Je suis rentrée chez moi furieuse contre lui… Comment avait-il pu oser me proposer une chose pareille ? Comment avait-il pu envisager une seule seconde que je puisse accepter ? Et furieuse contre moi-même : je n’avais pas manifesté avec suffisamment de force mon refus et ma réprobation. Pire, j’avais laissé se poursuivre la soirée comme si de rien n’était… J’avais même, à la sortie du restaurant, consenti – comble du comble – à une petite promenade digestive par les rues piétonnes…

D’un autre côté… D’un autre côté il y avait quelque chose en moi qui ne pouvait pas lui donner complètement tort… Bien sûr que j’avais des besoins… Que je refoulais… Ou que j’assouvissais seule, avec une once de culpabilité, quand je n’y parvenais pas… Mais après tout… Patrice restait des six à huit mois en mer… Aurait-ce été un si grand crime que… Je chassais ces pensées avec horreur… Elles revenaient… De plus en plus souvent… Se faisaient de plus en plus insistantes… Il y avait, dans mon entourage, des femmes qui ne s’embarrassaient pas de tant de scrupules et qui n’étaient pourtant pas condamnées, comme moi, à de longues périodes d’abstinence… Oui, mais enfin ça ! C’était leur problème… Elles faisaient ce qu’elles voulaient… Moi… Moi, il n’aurait su en être question… Ah, non, alors !

Charlie n’avait rien changé à ses habitudes : il m’apportait le café le matin, un petit pain au chocolat à dix heures, me rendait visite dans mon bureau plusieurs fois par jour… Sans jamais hasarder la moindre allusion, sous quelque forme que ce soit, à la proposition qu’il m’avait faite ce soir-là… À tel point que je finissais par me demander si je n’avais pas rêvé… Si je ne lui avais pas prêté des propos qu’il n’avait jamais tenus… Ou que j’avais mal interprétés…

Je n’avais rien – strictement rien – à lui reprocher… Le problème ne venait pas – ou plus – de lui… Il venait maintenant de moi… Ça avait commencé un matin qu’une fesse posée sur le rebord de mon bureau il tentait de me convaincre de préférer Mozilla à Internet Explorer… Je m’étais brusquement imaginée dans ses bras… Je m’y trouvais bien… Incroyablement bien… J’avais aussitôt chassé cette image… Elle était revenue… Le lendemain… Le surlendemain… S’était faite plus précise… Plus insistante… C’en était très vite arrivé au point qu’il ne pouvait plus apparaître à la porte de mon bureau sans que je me représente blottie contre lui… Ça prenait un tour de plus en plus tendre… De plus en plus sensuel… Il esquissait des caresses… Je m’y abandonnais… Avec volupté… J’étais en danger… À l’évidence j’étais en danger…

Je vous embrasse, Flavian…

À bientôt…

CAMILLE


Clara n’avait pas, je crois, ma chère Camille, votre lucidité… Elle ne jurait que par Damien, ne parlait que de lui, mais niait farouchement éprouver à son égard quelque attirance ou quelque sentiment que ce soit… «  Il me flanque la fessée… Point… Pas question d’autre chose entre nous… » Ses yeux se perdaient dans le vague… « N’empêche… Que de temps perdu ! Toutes ces années ! Toutes ces années à me la donner toute seule en secret … Ce qui me convenait dans un sens, quand même, quelque part… Faut être honnête… J’y prenais du plaisir… Pas mal de plaisir même… Mais c’est parce que je connaissais que ça aussi… Si j’avais été moins encombrée de tout un tas d’inquiétudes et d’appréhensions, si j’avais fait preuve d’un minimum d’audace j’aurais sauté le pas et il y a belle lurette que… Oui… Oui et puis si ça se trouve je serais tombée sur un tordu quelconque qui m’aurait dégoûtée à tout jamais de tout ça… Non… Alors que ce soit avec Damien que tout commence – commence vraiment – c’est probablement ce qui pouvait m’arriver de mieux… »

Elle courait le retrouver Damien… Dès que possible… Chaque fois que possible… Sous prétexte d’exposition, de musée ou de galerie de peinture… Moi, le paravent, je l’attendais dans un café, toujours le même, où elle venait me rejoindre, les yeux brillants, le feu aux joues, quand ils en avaient terminé… « Attends… Attends… On rentre pas tout de suite… » « Ça vaut mieux, oui… Dans l’état où vous êtes… » Elle se commandait un café et j’avais droit au récit circonstancié, avec force détails, de la « séance » qui venait de s’achever… S’ensuivaient de multiples considérations sur la façon dont il procédait… « Ce que j’aime avec lui, tu vois, c’est que tu sais jamais… Tu sais pas pourquoi il va te la donner… À chaque fois c’est une raison différente… Qui tombe terriblement juste… Comme s’il devinait ce qui en toi, à ce moment-là, a besoin d’être puni… Tu sais pas non plus comment ça va se passer… S’il va te déculotter lui-même – il y a des fois il te l’arrache carrément ta culotte… d’autres, au contraire, il te la descend tout doucement… En prenant tout son temps… – ou s’il va exiger que ce soit toi qui le fasses… S’il va taper fort ou pas… S’ils vont être très rapprochés les coups ou au contraire très espacés… Si ça va durer longtemps ou être très court… S’il va te mettre au coin après… Ou à genoux les mains sur la tête… S’il va t’obliger à demander pardon… Tu sais rien… Jamais… Toujours, d’une façon ou d’une autre, c’est la surprise… Et ça… Ça… » Elle se secouait… « Il serait peut-être temps de rentrer… Faudrait pas qu’Ivan finisse par se poser des questions… »

Il ne s’en posait pas… Apparemment aucune… Et il n’en posait pas… Ce qui ne manquait pas de me surprendre… Il me semblait qu’à sa place une multitude d’indices, auxquels il ne semblait pas prêter la moindre attention, auraient éveillé mes soupçons… Et puis… Et puis ce qui me paraissait complètement incompréhensible, c’était que… « Mais… Et les marques ? Il ne vous voit jamais toute nue ? » « Je me débrouille pour que ça n’arrive pas… » « Mais alors quand vous… Dans le noir vous le faites ? » « Disons que je choisis mes moments… Ce que j’ai toujours fait d’ailleurs… »

Le dimanche suivant, quand elle est venue me rejoindre, au café, elle ne s’est pas assise… « Je peux pas… Avec la meilleure volonté du monde je pourrais pas… Parce que aujourd’hui… Hou la la… » Et on a marché un peu à pied, avant de rentrer, le long du canal… « Quand je te disais qu’avec lui on n’était jamais au bout de ses surprises ! Quand je te disais ! Parce que… Une autre fille il y avait là-haut tout à l’heure quand je suis arrivée… Une jeune… De ton âge… À peu près… Assise, les bras croisés… Une fille qui m’a examinée, des pieds à la tête, comme une bête curieuse… Et lui… – Bon, allez, tu te déculottes… Et tu te dépêches… Comme ça… Aussitôt… Sans attendre... Comme s’il y avait personne… Qu’on n’était que tous les deux… – Écoute, Damien… – J’écoute rien du tout… Tu te déculottes… T’es venue pour ça, non ? – Oui, bien sûr, mais… – Eh bien alors ! Et alors non… Non… Je pouvais pas… Devant cette fille, là, qui se fichait ouvertement de moi je pouvais pas… C’était au-dessus de mes forces… – Essaie de comprendre… Il a ouvert tout grand la porte… – Très bien… Alors tu dégages… Je veux plus entendre parler de toi… Tu te trouveras quelqu’un d’autre pour t’en flanquer des fessées… Si tu peux… Hein ? Ah, mais non ! Ah, comment je l’ai baissée ma culotte ! Enlevée… Retirée… Elle pouvait bien rigoler tout ce qu’elle savait la fille, moqueuse, offensante, en me regardant faire… Je m’en fichais… Complètement… Plus aucune importance ça avait… Tout… Tout ce qu’il voulait… Mais que je puisse revenir… Que ça s’arrête pas tous les deux… Que ça continue… Toujours… J’avais bien trop besoin de lui… » « Et ? » « Et il m’a fait payer… Cher… Très cher… Mais… » « Mais ? » « J’aurais jamais cru… » « Vous auriez jamais cru quoi ? » « Je te dirai… »

Je vous dirai, Camille… Quand elle m’aura dit…

Je vous embrasse…

Flavian  


Ce que j’aurais dû faire, mon cher Flavian ? Appeler, toutes affaires cessantes, mon beau-père à l’aide… Lui exposer en toute honnêteté la situation, lui avouer l’attirance que j’éprouvais pour Charlie et m’en remettre totalement à lui… C’était la seule solution – j’en avais parfaitement conscience – si je ne voulais pas que tôt ou tard… C’était la seule solution, oui, mais je différais… Je différais tant et plus… Je m’inventais toutes sortes de prétextes… Après tout il ne s’était encore rien passé… Que dans mes rêveries…  Il ne se passerait peut-être – sans doute – jamais rien… D’autant que – c’était peut-être qu’une impression – mais il me paraissait plus froid ces derniers temps Charlie… Plus distant… Non... J’allais provoquer tout un remue-ménage qui n’avait finalement, pour le moment, pas la moindre raison d’être… Je verrais plus tard… Le cas échéant… Il serait toujours temps…

Et puis ce soir-là… Le patron était venu me le demander personnellement… Un peu comme une faveur… « Vous pourriez rester tout à l’heure, Camille ? Il faudrait absolument boucler ce dossier… Qu’il parte sans faute, à la première heure, demain matin… » Je pouvais, oui… « Merci… Je vous revaudrai ça… Tenez, les clefs… Vous fermerez… »

Des pas dans le couloir… Qui ça pouvait être ? Tout le monde était censé être parti… Depuis un bon moment déjà… Je me suis levée, vaguement inquiète… Dirigée vers la porte… Au moment où j’allais en saisir la poignée elle s’est abaissée… Charlie… « Ah, c’est toi ! Tu m’as fait peur… » « Toi aussi ! T’étais pas descendue… Je me demandais si t’avais pas un problème… » «  Oh, non… Non… C’est juste qu’il y avait ça à terminer… Impérativement… Mais j’ai presque fini… J’en ai pour une seconde… » Il ne m’a pas laissée me rasseoir… Ses mains, derrière moi, se sont posées, légères, sur mes épaules… Du bout du pouce, il m’a doucement caressé le cou… Des deux côtés… « Il ne faut pas, Charlie… Arrête… Il ne faut pas… » Son souffle, tout près, dans ma nuque… « S’il te plaît, Charlie, s’il te plaît… » Son désir, dressé contre mes reins… Et puis ses mains… Ses mains sur mon ventre… Ses mains sous mon pull… Ses mains sur mes seins… Qu’elles ont mis à nu… Dont elles ont épousé la forme… Fait dresser les pointes… Ses mains qui m’ont déshabillée… Complètement… Qui m’ont interminablement parcourue et reparcourue, offerte, abandonnée…

Il m’a doucement fait pencher, à l’équerre, sur le bureau… S’il voulait… Tout ce qu’il voulait… Tout… J’étais à lui… Et je l’ai clamé tant et plus mon plaisir… Chanté… Hurlé… Vaincue…

« On n’aurait pas dû, Charlie… On n’aurait jamais dû… » On était en bas… À côté de ma voiture… « Me dis pas que tu regrettes ! » « Non… Si ! Oui… On recommencera pas, hein, tu me promets ? » « Non, mais t’es vraiment trop, toi, dans ton genre ! Il est où le problème ? » « Il est que je suis mariée, Charlie, et toi aussi ! » « Et alors ? C’est une raison pour se priver de tout ? C’est pas lui qui va t’en donner du plaisir… Ou alors tous les six mois… C’est pas elle qui va m’en donner… Ou alors tous les tournants de lune… Alors je vois vraiment pas ce qu’on pourrait avoir à se reprocher… » « Oui, mais si jamais… » « Si jamais quoi ? Ils l’apprennent ? Il y a aucune espèce de raison… Ça ne regarde que nous… Nous deux… Tous les deux… » « Je sais pas, Charlie, je sais pas… » « Mais si ! » Il m’a attirée contre lui… Ses lèvres… Et je suis restée dans ses bras…

Et on est allés chez lui… Et on a recommencé… Et ça a duré toute la nuit… Au réveil j’étais blottie contre lui… Comblée…

Il fallait… Mon beau-père… Maintenant il fallait… Il fallait absolument… Oui, mais comment ? Comment lui avouer ça – maintenant que c’était fait – sans mourir de honte ? Est-ce que j’avais le choix pourtant ? Non… Je savais bien que non… J’avais trompé Patrice… Et d’une façon ! Rien que d’y repenser… Coupable… J’étais coupable… Il n’y avait pas, là-dessus, l’ombre d’un doute… Mais, en même temps, il y avait, en arrière-fond, une petite voix… Une petite voix qui me disait que, tout compte fait, Charlie n’avait peut-être pas forcément complètement tort… Une petite voix qui se faisait de plus en plus insistante… Cajoleuse… Une petite voix que j’écoutais de plus en plus complaisamment… Que je faisais sèchement taire… Non… Ça ne pouvait pas durer… Il fallait que ça s’arrête… Il fallait qu’on m’arrête… Oui… J’allais lui parler à mon beau-père… Dès que possible… Dès qu’allait se présenter une occasion favorable…

Elle ne l’était jamais, à mes yeux, tout-à-fait… Et, en attendant, Charlie et moi…

Je vous embrasse, Flavian

CAMILLE



Dix fois par jour, ma chère Camille, Clara me posait la question… « C’est qui cette fille ? À ton avis ? » Qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? Qu’est-ce que je pouvais lui dire ? Je ne la connaissais pas, moi… Je ne l’avais seulement jamais vue… « Non, parce qu’elle est là chaque fois maintenant… Systématiquement… Entre nous… À se moquer ouvertement de moi… À faire des tas de commentaires… Sur moi… Sur mon physique… La façon dont je gigote quand il tape… Dont je crie… Ça l’amuse… Énormément… Tu verrais ces airs qu’elle prend… Comment elle me regarde… Alors tu sais ce que je crois ?  C’est que ça l’excite cette fille… Que ça les excite tous les deux qu’il me flanque la fessée… Et qu’à peine j’ai tourné les talons ils s’envoient en l’air… Et que ça fait pas semblant… »

« C’est ça… Oui, c’est ça… Ils ne s’en cachent même pas… Même plus… C’est elle qu’est derrière tout ça… Depuis le début… J’en suis sûre… C’est elle qu’a eu l’idée… Qu’a voulu… C’est elle qui m’a choisie, si ça tombe, sur Internet… Évidemment que c’est elle… Elle lui a laissé le temps de me mettre en confiance… Et puis elle a fait son apparition… Et ils en ont profité… Ils en profitent… Tous les deux… Tant et plus… Et je suis quoi, moi, là-dedans ? Rien… Un moyen… Un instrument… Et j’accepte ça… C’est moche, Flavian… Qu’est-ce que c’est moche ! »

Et puis, un dimanche, elle s’est laissée tomber sur la banquette du café… En larmes… Défaite… Décomposée… « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui t’arrive ? » « Il veut plus… Ils veulent plus… J’ai eu beau supplier… Implorer… Comment je me suis humiliée… Pour rien… Clair et net il a été… Il veut plus entendre parler de moi…  » « Comme ça ? Du jour au lendemain… Mais pourquoi ? » « J’en sais rien pourquoi… Il a plus envie… Ça les amuse plus… Peut-être qu’ils en ont trouvé une autre… Ou qu’ils sont passés à autre chose… De complètement différent… J’en sais rien… J’en sais rien et j’m’en fous… La seule chose que je sache, c’est que je pourrai pas me passer de lui… Je pourrai pas… » Et elle a éclaté en sanglots…

Elle lui envoyait dix mails par jour… Il n’y répondait pas… Dix SMS… Qu’il ignorait… Elle appelait… Il ne décrochait pas… Jamais… « Mais qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que tu ferais, toi, à ma place ? » « Je laisserais tomber… Vous n’arriverez à rien, c’est clair… Et il y en a des dizaines d’autres des types qui demanderaient pas mieux que de vous la donner la fessée… » « Je sais bien, oui… Mais c’est pas lui ! »

« Essayez ! Essayez quand même ! La seule solution, si vous ne voulez pas rester éternellement prisonnière de cette histoire, c’est quelqu’un d’autre… Avec qui vous le vivrez différemment tout ça… » « Je sais bien, mais… Mais… » Elle s’y est malgré tout efforcée… Elle a pris des contacts… Dressé des listes… Sollicité mon avis… Sans néanmoins jamais se résoudre à sauter le pas… « Celui-là… Oui… Peut-être… Oui… Oh, mais il y a rien qui presse… Je verrai… Je vais voir… »

Elle continuait toutefois à bombarder toujours aussi obstinément Damien de mails et de SMS… Et un matin… « Flavian ! Flavian ! Réveille-toi ! Ça y est ! Il m’a répondu… Je suis heureuse… Oh, que je suis heureuse ! Il veut me voir… Aujourd’hui… Tout à l’heure… Il a pris sa journée sûrement… Pour moi… Pour être avec moi… Je savais bien… Je savais bien qu’un jour… Bon, mais j’y vais… J’y vais… Ce que je suis heureuse ! Non, mais ce que je suis heureuse, tu peux pas savoir…

Sauf que… c’est pas lui qu’elle a trouvé là-bas… C’est la fille… « Eh ben dis donc, toi, quand t’as quelque chose dans la tête tu l’as pas ailleurs, ça, on peut pas dire… Ces tartines que tu lui envoies à Damien… Qu’en a strictement rien à foutre d’ailleurs soit dit en passant… Il les lit même pas… Moi, si ! Et je suis pas du tout d’accord avec lui… On doit pouvoir encore tirer quelque chose de toi si on veut… Oh, mais je le convaincrai… De ce côté-là il y a pas de souci… J’en fais ce que je veux de Damien… Et de plus en plus… Alors tiens-toi prête… D’un moment à l’autre je peux te faire signe… Et… Ah, oui… J’oubliais… T’as un locataire chez toi à ce qu’il paraît… À ce que t’as dit à Damien en tout cas… Un jeune… Un étudiant… Amène-le ! Ça devrait l’amuser de voir sa propriétaire se ramasser une fessée… Ah, si, si ! Tu l’amènes… C’est même pas la peine que tu te déplaces sinon… »

« Heureusement que t’étais au courant, hein, finalement ! Mais ça ils le savent pas… Heureusement… Parce que comment j’aurais pu aller te parler comme ça, de but en blanc, d’un truc pareil ? Et heureusement que c’est toi… C’est quand même moindre mal… Même si… ça va pas être facile… Vraiment pas facile… Mais j’ai pas le choix… Non… J’ai pas le choix… »

Je vous embrasse, Camille…

Flavian



Je voulais, Flavian… Je vous jure que je voulais… Lui dire à mon beau-père… Tout lui avouer… Et qu’il mette fin à tout ça… Je voulais… De tout mon cœur… De tout mon être… Mais pas tout de suite… Pas encore… J’allais le lui dire, oui… Bientôt… Mais encore une fois avec Charlie… Juste une fois… Et je le dirais… Promis… Juré… Une fois, oui… Mais il m’en fallait encore une autre… Puis une autre… Puis… À l’infini…

J’oubliais tout dans les bras de Charlie… Tout ce qui n’était pas lui… J’étais désir pur… Sensualité brute… J’osais avec lui des choses dont je ne me serais jamais crue capable… Je m’abandonnais… Je me découvrais… J’étais femelle… Comblée… J’étais plaisir…  

Et culpabilité… Intense… Exacerbée… Écrire à Patrice – et je lui avais donné l’habitude de le faire trois fois par semaine – constituait désormais pour moi une redoutable épreuve… Je me faisais enjouée, primesautière… J’inventais des anecdotes dont je pensais qu’elles l’amuseraient… Mon existence, je la lui dépeignais comme, sans lui, terriblement routinière… Je lui laissais entendre qu’il me manquait… Prétendais compter les jours jusqu’à son retour… Et je me sentais fausse… Sale… Indigne de l’amour sans partage qu’il éprouvait pour moi…

Je m’ouvrais de mon mal être, quand il était vraiment trop insupportable, à Charlie… Qui me faisait taire d’un baiser… « Tu coupes les cheveux en quatre… Tu es beaucoup trop compliquée… » « Mais non, c’est pas ça, non… Tu comprends pas… » « Oh, si que c’est ça ! Si ! Et ton éducation… Tu as été formatée pour te reprocher indéfiniment le moindre plaisir que tu t’octroies… » Et il me prenait dans ses bras… Et il me caressait… Je hurlais mon plaisir, agrippée à lui… Et, quand il était endormi, je pleurais… Je me jurais d’aller trouver mon beau-père… Le lendemain matin… Sans faute…

C’est lui qui est venu… Chez moi… Un soir… « Tu n’as rien à me dire ? » « Moi ? Non…
Pourquoi ? » « Non ? Vraiment ? » Oh, si ! Si, j’avais quelque chose à lui dire… Si ! Et j’ai éclaté en sanglots… D’irrépressibles, d’interminables sanglots hoquetés… Je n’ai rien dit… J’en étais incapable… Incapable de proférer le moindre mot… Mais vous savez ce que j’ai fait, Flavian, vous savez ? Eh bien je me suis déshabillée… Sans qu’il m’ait rien demandé… Sans qu’il l’ait ordonné… Je me suis déshabillée et je me suis agenouillée au pied de mon lit… Là… J’avouais… Je reconnaissais… J’acceptais… Qu’il me punisse ! Comme il voudrait… Aussi longtemps qu’il voudrait… Je l’avais amplement mérité…

Il ne l’a pas fait tout de suite… Il a attendu… Le temps qu’il a fallu… « Là… Ça y est ? T’es calmée ? » J’ai ravalé un dernier sanglot et j’ai fait signe que oui… Oui… « Bien… Alors maintenant je t’écoute… » Hein ? Mais je… Il s’est montré impitoyable… Inflexible… J’ai dû tout dire… Tout avouer… Jusque dans les moindres détails… Morte de honte… Quand j’éludais, quand je cherchais à emprunter des chemins de traverse il me ramenait d’une question, exigeait des précisions que je finissais toujours par lui donner, rouge de confusion, les yeux baissés… Des yeux qu’il m’obligeait à relever… « Regarde-moi ! Regarde-moi, j’ai dit… Aie au moins le courage de… » Et je le faisais… 

« Tu étais habillée comment la première fois que tu l’as fait avec lui au bureau ? » « J’avais… mon pull anthracite… Et puis une jupe… Une jupe grise… Toute simple… » « Une ceinture ? » « Ma ceinture de fines lanières de cuir tressées, oui… » « Va la chercher… »

Je la lui ai tendue… Ai repris ma place au pied du lit… Il a passé son index dans la boucle, a enroulé – trois ou quatre tours – autour de son poignet, fait claquer et siffler en l’air… Et il l’a abattue… À rythme très lent… Irrégulier… Avec d’interminables pauses entre chaque coup… C’était douloureux, oui, mais tellement apaisant… Il ne s’était rien passé – jamais – avec Charlie… C’était gommé… Effacé…

Il m’a fait relever… « Tu ne quitteras pas ton appartement jusqu’à nouvel ordre… Jusqu’à ce que j’aie pris une décision à ton sujet… Ton patron sera prévenu… Et aucun contact, d’aucune sorte, avec ce Charlie… »

Mon portable a sonné toute la soirée… Je n’ai pas décroché…

À bientôt, Flavian

Je vous embrasse…

CAMILLE

Ma chère Camille,

Clara tournait en rond comme une lionne en cage… « Mais qu’est-ce qu’il fout ? Qu’est-ce qu’ils foutent ? Presque trois semaines ça fait… Et pas un signe… Rien… Tu vas voir que ça va leur être complètement passé d’idée… Qu’on va plus jamais entendre parler d’eux… Si seulement j’avais ses coordonnées à elle… Que je sache au moins ce qui se passe… Si je peux garder espoir… Mais non ! Tu crois que j’ai pensé à les lui demander ? Je suis en-dessous de tout… Il y a des fois je suis vraiment en dessous de tout… »

Ça a pourtant fini par arriver… Près de six semaines plus tard… « Je t’attends dimanche… On VOUS attend dimanche… À l’endroit habituel… Damien… » Elle était folle de joie… « Et c’est lui qu’a écrit… C’est lui ! Pas elle… Lui… Tu te rends compte ? Je suis heureuse… Tu peux pas savoir ce que je suis heureuse… Je vais le revoir… Il va me donner une fessée… J’ai envie… Oh, comment j’ai envie… »

« Ça y est ? T’es prêt ? On y va ? » « Hein ? Mais midi il est… Il a dit quatre heures… » « Oui, mais on sait jamais… On peut tomber en panne… Avoir un accident… N’importe quoi… Je peux pas courir ce risque… Je veux pas… » Et on a fait le pied de grue… Deux heures au café en bas… Et une demi heure dans la chambre… « Pourvu que ça se passe bien… » « Il y a pas de raison… » « Oh, si, il y en a des raisons… Si ! Parce que ce que je veux, ce que je voudrais, c’est lui donner envie que tout soit comme avant… Lui et moi… Sans elle… »

Oui, ben ça c’était mal parti parce que… elle était toute seule la fille… « Il est pas là Damien ? Il va arriver ? » Elle a haussé les épaules… « Oh, alors ça ! C’est pas gagné… Il y a une heure encore il savait pas ce qu’il allait faire… Peut-être qu’il viendra… Et puis peut-être qu’il viendra pas… » « Mais c’est pas possible ça enfin ! » « Ah, ben si, c’est possible ! Si ! La preuve ! » « Il se fiche de moi… Non… Mais alors là cette fois il se fiche de moi… » « Non, mais dis donc ! Qu’est-ce tu crois ! Pour qui tu te prends ? C’est toi qu’es demandeuse… C’est pas lui… Alors si ça te convient pas… » « Hein ? Ah, mais si ! Si ! Très bien… Si… Je m’excuse… »

Et on a attendu… Un quart d’heure… Une demi-heure…  Le portable de la fille a sonné… « C’est lui !... Allo… Oui… On est là, oui… Tous les trois… Ah bon ? Comme tu voudras… Il viendra pas… Pas aujourd’hui… » Clara a tendu la main… « Passe-le moi ! » La fille a fait signe que non… Non… « Il veut pas te parler… Il dit qu’il a rien à te dire… Et que pour te donner la fessée le petit jeune que t’as amené fera très bien l’affaire… Aussi bien que lui… » « Hein ? mais ça va pas, non ! Il est pas bien ! Ah, non ! Non ! Alors ça non il n’en est pas question… » « Il rigole… Il dit que c’est ce qu’on va voir… Qu’il veut entendre ça… Et qu’il va l’entendre… Parce que sinon tu le reverras jamais… Jamais… « Et si ? » « Alors oui… Peut-être… Sûrement… » « Quand ? » «  Il verra quand… Il te dira… Mais sinon… »

Elle ne m’a pas regardé… Elle a relevé sa robe… S’est approchée… C’est la fille qui l’a poussée… Fait pencher en avant… « Bon… Ben vas-y, toi ! Qu’est-ce t’attends ? Mais déculotte-la d’abord ! Non, mais quel empoté tu fais ! Là… Et tape maintenant ! Tape ! » Elle a approché le portable… Tout près… « Mais tape, bon sang ! Tu fais semblant, là… Tape ! Qu’il entende ! » Il a entendu… Claquer… Gémir… Se plaindre… Crier… Et elle nous a plantés là… « À bientôt… Peut-être… » Et elle a éclaté de rire…

Clara s’est relevée… « Ouche… T’as pas fait semblant, dis donc… » Rhabillée… « Je suis désolé, mais il fallait… Si on voulait que Damien… » « Oui, oh, Damien… Tu sais ce que je me demande ? C’est s’il était vraiment au bout du fil… Si elle a pas inventé ça de toutes pièces… » « Je me suis aussi posé la question… Mais pourquoi elle aurait fait ça ? » « Parce que pour Damien, quoi qu’elle en dise, quoi qu’elle ait tenté, ce serait définitivement niet… Il voudrait plus me voir… Mais elle, elle aurait envie de continuer à s’amuser à mes dépens… »  « On peut pas vraiment savoir… » « On peut pas, non… Et dans le doute… Même s’il ne me restait qu’une infime petite chance je ne pouvais pas ne pas la saisir… Tu comprends ? » Je crois bien qu’il va falloir que vous finissiez, malheureusement, par vous faire une raison… » Elle n’a pas répondu… Elle a marché vers la porte… Elle avait les larmes aux yeux…

À bientôt…

Je vous embrasse, Camille…

FLAVIAN  

Le lendemain matin, à la première heure, mon beau-père était là… « Bien… J’ai réfléchi… Pas question de te laisser te complaire dans l’oisiveté… On a vu ce que ça donnait… Alors j’ai appelé hier soir mon ami Boissier, ton directeur, auquel j’ai exposé en toute franchise la situation… Tu vas reprendre, dès aujourd’hui, normalement ton travail… Quant à l’individu avec lequel tu as entretenu cette relation coupable il est muté, avec son plein accord, dans l’une des filiales du groupe… Et je te conseille vivement, dans ton propre intérêt, de ne chercher à savoir ni laquelle ni où… »

Deux heures plus tard je savais… Là-bas on ne parlait que de ça… En me jetant des petits coups d’œil par en-dessous… En me demandant innocemment si je savais pourquoi Charlie était aussi brusquement parti… En chuchotant derrière mon dos… J’ai ignoré… Fait semblant d’ignorer…

Et puis, à nouveau, la routine… Les journées de travail, à perte de vue, les unes derrière les autres, monotones, insipides… Les longues soirées gaspillées à regarder défiler, avachie sur mon canapé, des images que je ne voyais pas… Les samedis passés à errer, par les rues, au hasard, sans but et sans plaisir… Les dimanches interminablement étirés chez eux à l’écouter, elle, – lui il disparaissait aussitôt la dernière bouchée avalée – parler des après-midi entiéres, en long, en large et en travers de Patrice… Patrice qui avait écrit… Patrice dont le navire mouillait dans le détroit d’Ormuz… Patrice qui, à quatre ans, savait lire… Qui, à huit ans, connaissait sur le bout des doigts la chronologie des rois de France… Qui, à douze ans, pouvait citer, sans jamais se tromper, les capitales de tous les pays du monde… Patrice… Patrice… Patrice…

Et Charlie ? Il ne se manifestait pas… Pas un mot… Pas un appel… Rien… Est-ce qu’il m’avait déjà oubliée ? Est-ce que j’avais si peu compté pour lui ? J’avais été juste une passade alors ? Un amusement ? Je ne pouvais pas y croire… Ou bien… Est-ce qu’il avait été meurtri, humilié par l’intervention du directeur ? Qui lui avait dit quoi au juste pour le convaincre d’accepter sa mutation ? Est-ce qu’on m’avait mise en avant ? Est-ce qu’il m’en avait voulu ? Est-ce qu’il m’en voulait toujours ? Oui, sûrement… C’était pour ça qu’il ne se manifestait pas… Évidemment que c’était pour ça… Et je n’aurais plus jamais de nouvelles… À moins que… Il y avait une autre explication possible… Il ne voulait pas me forcer la main… Si je ne me manifestais pas, moi, il ne se manifesterait pas, lui… Par respect… Par délicatesse… Par… Oui… Ça pouvait être ça… Mais que c’était donc exaspérant de ne pas savoir !

De toute façon quelle importance ça pouvait bien avoir maintenant ? Aucune… Rigoureusement aucune… Quand bien même il m’aurait contactée ç’aurait été non… Non, non et non… Jamais plus il n’y aurait quoi que ce soit entre nous… S’il y avait une chose dont j’étais certaine c’était bien celle-là…

Certaine ? De moins en moins… Parce que… il me manquait… Je pensais constamment à lui… J’avais beau le chasser… Il revenait… Il s’installait… Il me hantait… Je m’endormais en pensant à lui… Je me réveillais en pensant à lui… Il ne me quittait pas… Il ne me quittait plus…

C’est arrivé un samedi… Toute la nuit j’avais rêvé de lui… Que j’étais dans ses bras… Qu’il me faisait l’amour… Avec une infinie tendresse… Je ne m’étais pas levée… J’étais restée blottie dans la chaleur des draps… À y repenser… À le revivre... À faire courir mes doigts… À le laisser me redonner du plaisir… Aussi longtemps qu’il a voulu… Comme il a voulu…

Mon portable était sur ma table de nuit… J’ai bien tenté de m’empêcher… De résister… Je n’ai pas pu… Deux coups… « Allo… Oui ? » « Charlie ? C’est Camille… » « Camille ! Toi ! C’est pas vrai ! Ce que je suis content ! » On a parlé… parlé… parlé… Et fini par se donner rendez-vous dans le restaurant de nos débuts… Celui du concert de Georges Lama… « Ce soir… Sept heures… Je suis heureux… Si tu savais… »

Moi aussi… J’étais folle de joie… Et mangée de scrupules… Dévorée de remords… Patrice… Tant pis Patrice… J’irais… Oui, j’irais…

Il était là… À « notre » table… Je suis passée… Je ne suis pas entrée… Non… Il fallait pas… Non… Au feu rouge je suis revenue sur mes pas…

Je vous embrasse, Flavian…

À bientôt

Camille


Ma chère Camille,

Clara s’est assise en grimaçant… « Tu y es vraiment pas allé avec le dos de la cuiller… » « Oui, mais c’était pour que Damien… » « Je sais… Je sais… Je te reproche rien… N’empêche que tu verrais ces marques que j’ai… » « Tant que ça ? » Elle a haussé les épaules… S’est levée… « De toute façon maintenant… » A baissé la culotte de son pyjama… Du rosé… Du rougeâtre… Du violacé… Du bleuté… Du jaune… Du noir… Sur toute la surface de son derrière… « Ah, quand même ! »  « Quand même, oui… Ça marque pas tant avec Damien… Et pourtant j’ai pas vraiment l’impression que tu tapes beaucoup plus fort que lui… »

Le surlendemain elles y étaient encore… Estompées, adoucies, mais parfaitement visibles… Avec une nette dominante, cette fois, de jaune et de noir… « Je suis vraiment désolé… » «  Tu n’as pas à l’être… Et même… si j’osais… je t’avouerais bien quelque chose… » « Eh bien osez… Dites… » « C’est que… Je sais pas pourquoi… J’arrive pas à me l’expliquer… Mais ça me trouble énormément finalement que ça ait autant marqué… Et que ça persiste comme ça… Vingt fois par jour je vais me regarder devant la glace… Et je peux pas te dire ce que ça me fait au juste, mais ça me remue d’une force ! »

« Cette fois il y a plus rien… Plus rien du tout… » « Vraiment rien ? » «  Ah oui… Oui… » C’était vrai… Plus le moindre soupçon de trace de quoi que ce soit…  «  Et ça vous manque… » Elle a soutenu mon regard… « Oui… » « Ce n’est pas vraiment un problème… Si j’ai bonne mémoire il n’y a pas si longtemps vous étiez une inconditionnelle de l’auto-punition… Vous n’avez plus, puisqu’il y a urgence, qu’à reprendre vos bonnes vieilles habitudes… Et puis voilà… Ouais… Ouais… Ça n’a pas l’air de vous enthousiasmer, on dirait…  « Pas vraiment, non… » « Vous voyez une autre solution ? Parce que Damien… » « Oui, oh, Damien j’ai fait une croix dessus maintenant… » « Et vous avez bien fait… Seulement trouver rapidement, sur Internet, un autre partenaire qui vous convienne c’est très aléatoire… Et ça comporte un certain nombre de risques… Je vous proposerais bien… » « Oui ? » « De vous rendre ce petit service… Mais vous avez clairement mis les choses au point… Dès le début… Je suis trop jeune… Inexpérimenté… Je n’ai pas de prestance… Pas d’autorité… Pour ce genre de choses je ne vous conviens pas… Et ce n’est pas la petite parenthèse de l’autre jour… Il s’agissait de circonstances tout à fait exceptionnelles…  Qui ne changent rien strictement rien au fond du problème… « Oh, que si ! » « Si ? » « Tu le sais très bien… Alors ne m’oblige pas à… » « À quoi ? À reconnaître que vous avez énormément apprécié ma petite prestation… Que vous en avez été la première surprise… Que vous crevez d’envie que je recommence, mais que vous êtes si orgueilleuse que vous ne voulez pas vous abaisser à vous déjuger… » « Brise-le moi mon orgueil… Brise-le ! Punis-moi pour ça… Fort… Ne me ménage pas… » Vous vous doutez bien, ma chère Camille, que je ne me suis pas fait bien longtemps prier… Et qu’elle a reçu, ce matin-là, une mémorable fessée… Brûlante… Interminable… Une fessée qui l’a laissée en larmes, pantelante et… ivre de reconnaissance… « Merci… Oh, merci… Merci… »

Une fessée suivie de beaucoup d’autres… Chaque matin nous nous livrions en effet ensemble lentement, méthodiquement à l’examen approfondi de « l’état des lieux… » Et dès que les marques laissées par la précédente fessée étaient sur le point de disparaître nous procédions à un rafraîchissement – si j’ose dire – qui redonnaient sur le champ à son postérieur les belles couleurs qui lui seyaient si bien…

Cela dura deux ans – un peu plus de deux ans – pour notre plus grande satisfaction à tous les deux… Et sans qu’Ivan ne se doute apparemment de quoi que ce soit… Je soupçonne qu’il n’y avait plus, depuis belle lurette, de relations entre eux et que c’est la raison pour laquelle il ne s’est jamais rendu compte de rien… C’est un sujet qu’elle détestait que j’aborde et toutes les fois que j’ai suggéré qu’il pourrait y avoir autre chose entre nous je me suis fait impitoyablement rabrouer… « Oh, non… Non… Ça gâcherait tout… » Je n’ai pas insisté…

Et puis un beau matin… J’avais terminé mes études… Obtenu mes diplômes… Décroché un premier poste à 400 kilomètres de là… Une dernière fessée… On s’est promis de se donner des nouvelles… De ne pas se perdre de vue… On l’a fait… Quelque temps… On s’est même revus… Deux fois… Et puis les années passant…

Voilà, ma chère Camille, voilà… Merci de m’avoir permis d’évoquer ces souvenirs… Je l’ai fait avec beaucoup de plaisir, un peu de tristesse et un brin de nostalgie…

Je vous embrasse…

FLAVIAN

Dix fois, Flavian, vingt fois, je suis repassée sur le trottoir, devant notre restaurant, sans pouvoir me décider à entrer… Jusqu’à ce qu’il relève la tête, m’aperçoive et se précipite à ma rencontre… On a été dans les bras l’un de l’autre et… « Viens ! Viens ! » Comment j’ai honte ! Aujourd’hui encore comment j’ai honte… Et pourtant… « Viens ! » Ardent… Impérieux… Il m’a entraînée… Poussée sous une porte cochère… « Toi ! Toi ! » Son souffle dans mon cou… Ses mains… Précises… Impatientes… « Là… Là… Tout de suite… » Son désir… Mon désir… Entrelacés… Mon plaisir qui s’élance… Qui m’inonde… Qui déferle… La lumière qui s’allume… Des pas… Je me dissimule dans son cou… Une voix… De femme… « Faut qu’elles viennent faire leurs cochonneries jusqu’ici maintenant ! » Et puis celle d’un homme… Jeune… « Et ça t’étonne ? T’as vu le genre que c’est ? » Je me suis enfuie…  Rhabillée à la va-vite… Et enfuie… Charlie m’a poursuivie… Rattrapée… « Attends ! Attends ! Où tu vas ? » « Non ! Laisse-moi ! Je suis humiliée… Salie… Je ne veux pas… Je ne veux plus… » Il a insisté… J’ai résisté… Un peu… Et puis cédé… Une fois de plus j’ai cédé… On a passé la nuit ensemble… Il a voulu des choses…  Et j’ai su… J’ai su que j’en passerais toujours par tout ce qu’il voudrait… Sauf si… Lui… Lui… Mon beau-père… Mon sauveur…

Je n’ai pas hésité cette fois… Pas une seule seconde… Aussitôt rentrée… « Vous pouvez passer ? » Il ne m’a pas demandé pourquoi… Il est venu… Je lui ai aussitôt tendu la ceinture… Je me suis déshabillée… Je me suis agenouillée au bord du lit… Et il a fait ce qu’il avait à faire… J’ai stoïquement supporté… Sans un cri… Sans une larme… Sans même un gémissement…

Il m’a fait relever… Il a pris mes mains entre les siennes… « Dis-moi maintenant… Raconte… » Et je l’ai fait… Sans omettre le moindre détail… Il ne m’a pas interrompue… Pas une seule fois… « Bien… T’as fini ? » J’avais fini, oui… « Tu n’y arriveras pas, c’est clair… Toute seule tu n’y arriveras pas… » « Je sais… » « À un moment ou à un autre forcément… Alors tu sais ce qu’on va faire ? Tu vas venir vivre à la maison… Jusqu’à ce que Patrice revienne… Allez, prends des affaires… Au moins l’essentiel… Pour le reste on verra plus tard… Je t’emmène…»

Et elle ? Ma belle-mère… On allait lui dire quoi ? « Que tu t’ennuies toute seule dans ce grand appartement sans Patrice… Que, du coup, je t’ai proposé de venir t’installer à la maison… Et que tu as accepté avec joie… Pas question qu’elle sache la vérité… Elle ne comprendrait pas… Elle n’accepterait pas… Et n’aurait rien de plus pressé que de mettre Patrice au courant… »

 Il m’emmenait au bureau, me ramenait… Hors de question que je sois un seul instant seule à l’extérieur… Les week end je les passais à la maison et s’il me fallait absolument sortir il m’accompagnait… Ou s’arrangeait pour que ma belle-mère le fasse…  Il vérifiait systématiquement mon portable… Exigeait d’avoir accès à ma boîte mail… Procédait à la fouille méthodique de mes affaires… J’étais en liberté étroitement surveillée… Est-ce que j’en souffrais ? Non… Au contraire… Je me sentais défendue… Protégée… Et je lui en avais infiniment de reconnaissance…

Est-ce que j’essayais de déjouer sa surveillance ? Pas davantage… À deux reprises Charlie s’est efforcé de reprendre contact, par téléphone, pendant mes heures de travail… Et j’ai eu la faiblesse de lui répondre… De laisser s’amorcer la conversation… Je l’ai aussitôt avoué… Le soir même… Et j’ai été sanctionnée, de la façon habituelle, en l’absence de ma belle-mère…

J’ai vécu chez eux plus de deux ans… Jusqu’à ce que Patrice revienne… S’engage dans une voie professionnelle radicalement différente… La vie commune tous les deux ? Un véritable fiasco… On a divorcé – ironie de l’histoire – au bout de quelques mois… J’ai voulu renouer avec Charlie… Il était marié, père de famille et m’a fait clairement comprendre que j’appartenais pour lui à un passé complètement révolu…

Voilà, Flavian… Je ne sais pas, tout compte fait, si évoquer ces souvenirs avec vous m’aura été, comme je le pensais au tout début de cette correspondance, bénéfique… Ou si plutôt… Ce qui devait être dit a, en tout cas, été dit… Alors, si vous le voulez bien, restons-en là… Et contentons-nous désormais de nous retrouver sur le forum…

Je vous embrasse…

Camille…